Publié par : Malika Benarab-Attou | 25 janvier 2010

Interview-Portrait de Malika Benarab-Attou

Publié en décembre 2009

Malika Attou, militante des Verts, députée au Parlement européen, exprime dans cet entretien à Kabyle.com, sa fierté d’être Kabyle, Amazighe, tout en s’inscrivant dans le combat politique pour une Europe plus juste et plus humaine.

Kabyle.com : Tout d’abord, toutes nos félicitations pour votre élection au Parlement Européen. Vous attendiez-vous à ce résultat ?

Malika Benarab-Attou : Je me suis toujours présentée pendant la campagne comme la candidate du pari. Donc j’y croyais (nous étions 2 ou 3 au sein du groupe !) mais c’était loin d’être certain. Maintenant, je peux dire : pari gagné ! Pari sur l’avenir, sur une autre société plus juste, plus fraternelle, plus écologique.

K.C : Qu’est-ce qui, d’après vous, a fait le succès de la liste Europe-Ecologie ?

MBA : Plusieurs choses : un bon programme qui dessine une vision cohérente pour une autre Europe que celle d’aujourd’hui. Un rassemblement qui a su réunir autour des Verts, des citoyens du monde associatif, militant… et une équipe plurielle, avec de belles personnes portant des valeurs et des engagements forts (Eva, José, Daniel…). La campagne a été faite sur le terrain par de nombreuses rencontres sur tous les territoires et avec le réseau social autour d’un site internet très participatif, qui permettait de mettre en relation tous ceux qui étaient intéressés par ce projet commun, construit ensemble (plus de 500 groupes locaux).

K.C : On sait que vous êtes Kabyle, pouvez-vous vous présenter davantage ?

MBA : Ma famille est originaire des montagnes au-dessus de Vgayet (Béjaïa/Bougie) : près d’Aghvalou (Toudja où se trouve un très bel acqueduc romain). Etant donné la dureté de la vie à la montagne pendant la colonisation, mon grand-père paternel s’était réfugié avec sa famille près d’Alger, à Aïn-Benian, où je suis née avec deux de mes frères.

Dans ma famille il y a une tradition d’Amsnaw, et les Isefra faisaient partie de la vie quotidienne. Le Tamazight est ma langue maternelle/première et j’ai eu de la chance que ma mère m’ait transmis cet amour de la langue, d’une vision poétique de la vie. Avec une importance, je dirais quasi-existentielle (vrai pour beaucoup d’Imazighen) des mots énoncés. J’aime beaucoup les poèmes de Si Mohand ou M’hand transcris dans le livre que le regretté Mouloud Mameri lui a consacré.

Je suis convaincue que cette sensibilité aux mots, à la belle langue, à la poésie m’a permis de développer dans la langue française une « sensiblité littéraire » (la littérature orale est une réalité et pas seulement chez les Berbères mais aussi chez tous les peuples d’Afrique, et du monde devrais-je dire), qui m’a fait aimer très tôt les livres, la poésie, le théâtre…

Ma mère ne sait pas lire et écrire, ce qui est un grand regret de sa vie mais je pense qu’elle est une analphabète lettrée. Ce qui peut paraître contradictoire mais ne l’est pas du tout dans des sociétés où la littérature orale est aussi importante que celle des Kabyles.

K.C : Qu’est-ce que vous comptez faire au Parlement Européen en faveur des Amazighs (ou Berbères) de France et d’Europe ?

MBA : Sur cette question, les actions à mener seront à décider avec les acteurs du mouvement concerné et en premier lieu le Conseil Mondial Amazigh. Je ne suis pas pour la « politique hors sol » : mon action politique n’a de sens, et de légitimité démocratique que si elle s’appuie sur les acteurs de terrain, que ce soit dans ce domaine ou dans d’autres.

En tout cas les notions de peuples (et pas seulement d’Etats), de pluralité culturelle me sont très chères et ce n’est pas par hasard que sur nos listes Europe Ecologie, et en fait sur la liste de ma région sud-est, figure en deuxième place François Alfonsi de Régions et Peuples Solidaires. C’est parce que nous partageons ces mêmes valeurs.

K.C : Les relations entre l’Europe et les Etats d’Afrique du Nord sont guidées par les intérêts économiques au détriment des droits humains et de l’état de droit. Quelles nouvelles relations préconisez-vous et comment allez-vous les défendre au sein du Parlement Européen ?

MBA : Les relations basées seulement sur des critères économiques et des intérêts commerciaux et financiers sont obsolètes, parce qu’elles créent de l’injustice, de l’asservissement et se font toujours au détriment des populations les plus faibles, les plus pauvres. Ce qui entraîne des mouvements sociaux, des révoltes ou de la fuite à tout prix  (voir le phénomène des harragas) et coûte cher en qualité de vie pour le plus grand nombre, voire en vies humaines.

Les relations à construire pour aujourd’hui et pour demain (nos enfants) doivent être fondées sur une approche en terme de civilisation : la Mediterranée est un espace ancestral qui a créé tout un monde commun à la rive sud et à la rive nord. Cela a produit un art de vivre, des objets culturels, une cuisine, des écrits, des dialogues philosophiques… une douceur de vivre que beaucoup de peuples nous ont envié et nous envient encore. C’est avec cela que nous devons renouer. Mais cela suppose une autre politique de l’Europe : nous ne pouvons pas continuer avec l’Europe forteresse qui nie les valeurs qui l’ont fondée, en particulier la fraternité. C’est un préalable incontournable pour démarrer sur de nouvelles fondations qui ne mettent pas en contradiction les beaux discours et promesses avec des pratiques mortifères.

Au coeur des changements dans une société, se trouvent les prises de conscience partagées par le plus grand nombre et pour cela l’éducation, la connaissance et le débat sont incontournables. C’est un axe qu’il faut absolument développer dans les relations entre l’Europe et les pays du Maghreb : la circulation des livres, de l’information, l’amélioration de l’éducation, les outils de communication numérique (internet…), les échanges de jeunes, scolaires et étudiants, la mise en valeur des productions culturelles. Je suis convaincue que c’est cette voie qui permettra des changements en profondeur pour le plus grand plaisir des personnes et pour le développement d’une économie de la connaissance et des produits culturels créateurs d’emplois. C’est dans ce sens que mes positions seront défendues au sein du PE et je ferai le maximum pour entraîner avec moi, non seulement mes amis Verts et d’Europe-Ecologie mais aussi tous les parlementaires de bonne volonté.

K.C : Avez-vous un message particulier à adresser spécifiquement aux Amazighs ?

MBA : Un salut fraternel et un message d’espoir : Azul f laqum, adyali was !
 
Propos recueillis par Hamou, Kabyle.com


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