Publié par : Malika Benarab-Attou | 26 mars 2010

Au Maroc, la vie « sans avenir » des jeunes expulsés de France

Le cas de Najlae Lhimer, renvoyée au Maroc à 19 ans, n’est pas isolé : Rue89 donne la parole à ces jeunes expulsés. (De Casablanca, au téléphone)

 

 

Dans quelques jours, Najlae devrait rentrer en France avec un visa long-séjour, comme avant elle, ces dernières semaines, Mohamed Abourar, lycéen de Colombes (Hauts-de-Seine) expulsé le 23 janvier malgré son « contrat jeune majeur », ou encore Salima Boulhazar, renvoyée au Maroc début février, mais qui a pu retrouver sa famille (dont sa sœur jumelle) à Clermont-Ferrand dimanche.

 

 « Emballement de la machine à expulser »

Des bonnes nouvelles relatives (et non sans lien avec le contexte électoral) qui cachent mal une tendance inquiétante : la multiplication et l’accélération des expulsions de ces jeunes Marocains qui, arrivés mineurs en France auprès d’un parent, deviennent « sans-papiers » à leur dix-huitième anniversaire.

Sauf qu’une fois « éloignés » des frontières hexagonales, nombreux se retrouvent démunis et sans repères avec, pour quasi unique soutien, la branche locale de Réseau éducation sans frontières (RESF).

Depuis sa création en 2006 par des enseignants du lycée Descartes de Rabat, RESF-Maroc a eu connaissance d’une vingtaine de cas. « Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. On sait que de nombreux jeunes sont passés sans qu’on le sache », assure une militante inquiète de « l’emballement de la machine à expulser ». Elle poursuit : « Je crois que les décideurs ne se rendent pas compte de ce que vivent ces jeunes quand ils arrivent au Maroc. C’est la vie brisée, la fin de l’école, un arrachement avec la famille.  

 

 

 « Abandonné »

 

 

Hassan El Bouyahiaoui à Témara (Cerise Maréchaud)  

Hassan El Bouyahiaoui, 22 ans, fait partie de ceux -les plus nombreux- dont la situation s’enlise dans la précarité et l’oubli. Elevé à Oujda par sa grand-mère, il part, à la mort de celle-ci, pour Montpellier rejoindre son père, ancien maçon, aujourd’hui handicapé. A ses 18 ans, alors scolarisé en CAP (Contrat d’apprentissage professionnel) de mécanique, il se voit délivrer des autorisations provisoires de séjour, puis c’est une « OQTF » (Obligation de quitter le territoire français) après un échec à des examens. Hassan n’en a pas moins des propositions de travail en alternance, mais trop tard.

 

Centre de rétention, embarcation de force sur le bateau Sète-Tanger le 10 mars 2009 -il y a un an jour pour jour. A Oujda, son grand-père, malade et sans le sou, lui ferme sa porte. Après plusieurs semaines d’errance parfois risquée dans cette zone frontalière, Hassan atteint Rabat puis Témara, où une militante lui trouve un travail dans une usine. Depuis sept mois, il squatte une vieille maison dont les murs roses respirent tout sauf la gaité. Hassan, lui, se sent comme cette villa décatie et son jardin en friche : abandonné. « Peut-être que si j’étais encore scolarisé, il y aurait eu plus de mobilisation, mon lycée aurait fait grève… » cogite Hassan. Il poursuit : « Mon ancien patron vient de me faire une promesse d’embauche. C’est le seul truc qui me fait tenir le coup.»

 

 

Jihad Errais a été expulsé il y a bientôt trois ans. Natif de Tinghir, petit village près de Ouarzazate, il est parti en 2003 vivre à Orly chez son oncle et tuteur pour aider ses parents, vendeurs de légumes. Ce jeune au regard doux raconte : « Avant ma majorité, j’ai fait une demande de carte de séjour, mais je n’ai pas eu de réponse pendant plus d’un an. J’ai paniqué et me suis enfui en Espagne, on m’a arrêté à la frontière.»

Elève sérieux, délégué de classe, Jihad a appris le français en six mois et a été admis en BEP hôtellerie-restauration à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). « Un secteur où il y a un gros besoin de main-d’œuvre », s’étonne-t-il. Depuis, il se débrouille à Casablanca, de centre d’appels en institut de sondage, mais dort mal, rattrapé par son obsession du retour en France.

 

 

 

Alaeddine El Jaadi à son arrivée à Casablanca (Zoe Deback)

« En France, je peux aller loin »

 

Tout comme Alaeddine El Jaadi, 21 ans, coincé depuis neuf mois dans l’appartement familial de Sidi Slimane, bourgade somnolente au nord de Rabat, après cinq ans de vie à Lyon chez sa tante. Par ignorance, celle-ci n’avait pas entamé de démarches de régularisation. « Je venais d’obtenir mon CAP de plâtrier-plaquiste et on m’avait proposé un travail. Ici, je connais des jeunes, ils ont le bac et ne travaillent pas, alors moi ? Je n’ai aucun niveau scolaire ici. Là-bas, en France, je peux encore aller loin.»

Mais il s’inquiète de l’affaiblissement de la mobilisation pour son retour. Son espoir s’accroche aux coups de fil encore réguliers de George Gumpel, septuagénaire membre de l’Union des juifs français pour la paix, qui a caché Alaeddine, chez lui à Lyon pendant neuf mois, comme lui-même fut caché sous l’Occupation. Il s’accroche aussi à l’idée de faire valoir ses droits. Il témoigne : « Pendant mon expulsion, j’ai été frappé, traîné par terre.»

 

 

A RESF-Maroc, le rôle du réseau fait parfois débat. Ses membres s’interrogent : « Doit-on tout faire pour les aider à rentrer, quitte à leur donner de faux espoirs, ou se concentrer sur leur réinsertion ici et leur faire avaler la pilule amère ? » Mais ils sont certains d’une chose : le ministère de l’Immigration ne tient pas compte de la réalité des jeunes qu’il renvoie. Pour preuve, Catherine nous lit la lettre (datée de novembre) de son secrétariat général, en réponse à un communiqué (de septembre) de RESF-Maroc sur les situations de Hassan, Alaeddine, Jihad et d’autres.

 

Photos : Najlae Lhimer le 6 mars à Rabat ; Hassan El Bouyahiaoui à Témara ; Alaeddine El Jaadi à son arrivée à Casablanca (Zoé Deback).

 

 

Par Cerise Maréchaud Pour Rue89, le 09/03/2010

 

 

lien vers le site rue89 


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