Publié par : Malika Benarab-Attou | 30 août 2010

« Mainstream » : et l’Europe perdit une bataille culturelle

Un article très intéressant sur les enjeux culturels.
Le livre de Frédéric Martel pose des questions importantes (encore un livre à lire incontournable pour moi !).
Je dois préciser que je suis membre de la commission Culture au Parlement Européen, et que cette commission a peu de pouvoir réglementaire.

Alors il convient …de lancer un débat dans cette commission, voire plus largement, autour des questions que posent Frédéric Martel : un débat que je vais organiser avec Louise Ferry (mon assistante sur ce domaine).
De même Europe Ecologie doit absolument se saisir de cette thématique : haut les coeurs Ferdinand Richard, je suis avec toi !

La culture comme le coeur de notre réflexion pour donner du sens à nos existences.

MBA

« Si l’Europe ne réagit pas, elle sera marginalisée, et, face aux pays émergents, elle sera submergée »… On pourrait accuser Frédéric Martel de dramatiser la situation, s’il n’avait pas parcouru le monde et écrit 450 pages pour étayer sa démonstration dans « Mainstream », un livre consacré au bouleversement des industries culturelles à l’ère numérique.

« Mainstream », c’est la culture grand public, celle « qui plait à tout le monde » comme le souligne le sous-titre du livre.

Celle, aussi, qui fait tourner une industrie pesant de plus en plus lourd dans le PIB mondial, devenue un terrain d’affrontement majeur entre grands groupes globalisés : à la fois un enjeu économique mais aussi d’influence car la culture fait partie du « soft power », c’est-à-dire le pouvoir qui découle non pas de la force des armes, mais de celle de la création.

Dans son tour du monde destiné à évaluer les conséquences de la révolution numérique, de deux décennies de mondialisation, et de l’émergence des puissances du Sud, Frédéric Martel, chercheur et journaliste (France culture, NonFiction.fr), est bien sûr allé aux Etats-Unis, la Mecque du « Mainstream », mais aussi du côté des nouveaux acteurs, à Mumbai, Shanghaï, Séoul ou Dubaï.
Les Etats-Unis leader du marché « mainstream »

Sa conclusion est à peine surprenante : les Etats-Unis restent le « leader incontesté » de ce marché mondialisé. Mieux, ses entreprises continuent à gagner des parts de marché dans les exportations de produits et services culturels. Mieux encore, « les Etats-Unis n’exportent pas seulement leurs produits culturels – ils exportent aussi leur modèle » :

    « A Damas comme à Pékin, à Hué comme à Tokyo, et même à Riyad et à Caracas, j’ai été frappé par la fascination de tous mes interlocuteurs pour le modèle américain de l’entertainment. Les mots sont en hindi ou en mandarin, mais la syntaxe est américaine.

Et même ceux qui combattent les Etats-Unis, en Chine ou dans les pays arabes, le font en imitant le modèle américain. Telles sont les forces des Etats-Unis qu’aucun autre pays, pas même l’Europe à vingt-sept, pas même la Chine avec son 1,3 milliard d’habitants, n’arrivent à concurrencer. Pour l’instant. »

Chine, Inde, Brésil : l’essor des émergents

Les autres gagnants de la redistribution des cartes à laquelle nous assistons actuellement, ce sont évidemment les pays émergents, la Chine, l’Inde, le Brésil, ou encore les pays du Golfe qui bâtissent des industries culturelles à coups de petrodollars.

Il existe de vastes différences entre eux, évidemment. Le chapitre sur la Chine est à ce propos instructif, en ce qu’il montre la détermination chinoise, publique et privée, d’avancer à grande vitesse sur ce terrain-là, sans en avoir les codes, le mode d’emploi, et surtout l’environnement économique et politique adéquat.

La description des mésaventures du groupe Warner, qui a investi massivement dans l’ouverture de salles de cinéma multiplexe pour se retrouver un jour dépossédé par un changement de règle du jeu en cours de route, est édifiante. Cette mésaventure suscite cette remarque acerbe de la représentante de Warner en Chine :

    « Vous n’écrivez pas un livre sur le cinéma en Chine : c’est un livre sur la corruption du parti communiste chinois qu’il faut écrire… »

Frédéric Martel commente :

« La guerre culturelle est déclarée mais nul ne sait trop en Chine quels en sont les objectifs. La fusée culturelle chinoise a décollé sans que le régime autoritaire lui ait fixé une trajectoire. On fonce. Pour la destination, on verra plus tard. »

La description du paysage chinois me fait penser à ce dicours prononcé récemment par le jeune écrivain et blogueur chinois Han Han, dont Rue89 vous a donné la traduction intégrale sous le titre « pourquoi la Chine n’est pas un grand pays de culture », et qui s’en prenait à la censure, principal frein à ses yeux du développement du pays.

Frédéric Martel est plus indulgent, ou plus impressionné, par l’Inde ou le Brésil dans leurs efforts de « globaliser » leurs industries culturelles, en se basant sur une base solide comme Bollywood ou les Telenovelas.
Le grand perdant : l’Europe

Dans cette enquête passionnante, il ressort qu’il y a deux perdants : l’Europe, dont il décrit et explique le déclin relatif, et les « autres », c’est-à-dire ces pays du Sud qui n’ont pas la taille ou les moyens des « émergents » et sont condamnés à importer les sons et les images des autres, et même s’ils produisent aussi les leurs, ils ne parviennent pas à les exporter.

L’Europe, donc, dont la part de marché dans les exportations mondiales de films, de programmes télé et de musique (l’édition resiste mieux, signale Martel) diminue depuis une décennie au rythme de 8% par an là où les Américains progressent au rythme de 10% par an. Elle reste globalement numéro deux mondial, mais en baisse.

Les handicaps de l’Europe sont nombreux, d’abord son éclatement en marchés nationaux, car même si on considère statistiquement l’Europe comme un seul marché intérieur, dans la sphère culturelle, il y a 27 marchés nationaux « qui dialoguent peu entre eux ». Il y a le vieillissement qui pèse sur l’industrie de l’entertainment :

« La définition européenne de la culture historique et patrimoniale, élitiste souvent, anti-mainstream aussi, n’est plus forcément en phase avec le temps de la mondialisation et le temps numérique. »

« Chaque Européen a deux cultures : la sienne et l’américaine »

La liste ne s’arrête pas là, et inclut la méfiance initiale vis-à-vis dIinternet (ça n’est pas fini, si on voit le florilège de jugements négatifs de certaines de nos « sommités » culturelles…) ou « le rejet fréquent des cultures produites par les immigrés et leurs enfants ». L’auteur ajoute :

« Le dernier problème pour l’Europe, le plus grave, et celui qui la distingue assurément des Etats-Unis, mais aussi du monde arabe, probablement de l’Afrique, et peut-être même de l’Asie, c’est la disparition de sa culture commune.

Si l’on regarde de près les statistiques culturelles en Europe, on constate que chaque pays réussit à bien protéger sa musique et sa littérature nationales, parfois son cinéma, souvent ses programmes télévisés, mais le reste des contenus non nationaux est de plus en plus américain et de moins en moins européen.

    Pour paraphraser une formule célèbre de Thomas Jefferson, c’est un peu comme si chaque Européen avait désormais deux cultures : celle de son propre pays et la culture américaine ».

« Sensibiliser les Européens sur l’importance du soft power »

Ce constat est sévère, et presque accablant. Les esthètes s’en moqueront en abandonnant volontiers le mainstream aux Américains ou aux Chinois, du moment que l’on ne touche pas à ce qu’ils considèrent comme l’essence de la culture française.

Ce serait une erreur, car l’affaiblissement des industries culturelles globales aura des retombées sur tous les secteurs et même sur notre capacité à produire hors du mainstream ; bref, à résister à la « soupe ». C’est donc un appel à en prendre conscience et à réagir qu’a, en fait, rédigé Frédéric Martel.

L’auteur note en effet que si son livre, « permet de sensibiliser les Européens sur l’importance du soft power et les incite à se repositionner dans cette nouvele donne internationale, il aura rempli son office ».

Ca n’est pas gagné, mais ce livre apporte au moins les éléments du débat.

Pierre Haski | Rue89.com


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