Publié par : Malika Benarab-Attou | 7 novembre 2010

Et si Internet fabriquait des moutons de Panurge?

Malraux distinguait la culture pour tous, qui impose une vision de masse, et la culture pour chacun, laissant libres les individus. Le numérique actualise cette alternative : il permet le choix entre une vision consumériste de la culture et la création d’oeuvres en réseau.

 

Pour sa 3e édition, le forum d’Avignon réunit en conclave du 4 au 6 novembre, au palais des Papes, le monde de la culture, des médias et de l’économie. Le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, y côtoie Christine Lagarde (Économie) et la secrétaire d’État à l’Économie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet. Philippe Dauman, le PDG de Viacom (Paramount, MTV…), du « vieux » monde des médias, y croisera David Drummond, le directeur juridique de Google. Un procès les oppose depuis trois ans à cause des images « piratées » de Viacom qui circulent sur le site filiale de Google, YouTube.

 

Le numérique, ses réseaux, ses acteurs sont désormais essentiels à toute réflexion sur la culture. Au programme des débats : « Nouveaux accès, nouveaux usages à l’ère numérique : la culture pour chacun ? ». Musique, cinéma, audiovisuel, livre, collections de musées, et créations hybrides, directement nées sur les réseaux : les « contenus » culturels sont désormais accessibles à chacun, « à la demande », sur téléviseur, ordinateur, téléphone, tablette…

 

André Malraux disait qu’« il y a deux façons de concevoir la culture : la culture pour tous et la culture pour chacun. Dans le premier des cas, il s’agit de faire que tout le monde aille dans le même sens ; dans l’autre, que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l’obtenir ».

 

C’était en 1966 et le ministre des Affaires culturelles demandait au Parlement, « pour le prix de 25 kilomètres d’autoroute », les moyens d’ouvrir une maison de la culture par département, afin de « tenter la culture pour chacun ». Quarante-cinq ans après, nous y sommes.

 

À la culture de masse formatée pour des « consommateurs » passifs succéderait une culture choisie par chacun, partagée en ligne au sein de communautés d’affinités… Mieux : avec la démocratisation des outils de création numérique, la culture ne serait plus l’affaire de professionnels, « créateurs » ou artistes, et entreprises de production leur fournissant les moyens « industriels » de fabrication et distribution des oeuvres. La création redeviendrait à portée de clavier, pour chacun. Et l’oeuvre ne cesserait de s’enrichir de la collaboration de tous sur le réseau. Avec ce modèle, inspiré de celui du logiciel libre dans l’informatique, on reviendrait à la culture populaire produite par des amateurs. C’est la thèse de Joï Ito, le PDG de Creative Commons, ce modèle de gestion du droit d’auteur inventé pour les réseaux, ou de Chris Csikszentmihalyi, du Massachusetts Institute of Technology, tous deux invités à Avignon. Radicale, leur position prédit la fin des « industries culturelles ». De quoi prendre à rebrousse-poil les producteurs de contenus, comme Vivendi ou Bertelsmann, sponsors de la manifestation d’Avignon dont l’ambition est de trouver dans les « industries créatives » de nouvelles sources de croissance.

 

Mais Frédéric Martel, auteur de « Mainstream. Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde » (Flammarion, 2010), croit au contraire qu’Internet pourrait renforcer la culture de masse, symbolisée par « l’entertainment » américain à la Disney. « Aujourd’hui, si les produits de niche se multiplient, les blockbusters et les best-sellers connaissent également plus de succès que jamais », écrit-il. Certes, les acteurs traditionnels de la culture doivent innover et intégrer aux processus de création les modes de collaboration issus des communications numériques. Certes, le numérique pour l’instant détruit de la valeur chez eux, au profit des acteurs du Net et des technologies. Mais plus les réseaux numériques irriguent le monde, plus les mêmes contenus culturels, déclinés sous divers formats et supports, peuvent atteindre un large public. Et de nouveaux centres de production, dans les pays émergents, en Inde, au Brésil, au Moyen Orient… cherchent à reproduire dans leur région le modèle « Mainstream ».

 

Pour l’anthropologue Arjun Appadurai (*), membre du conseil d’orientation du forum d’Avignon, les réseaux numériques offrent une batterie d’instruments « tant à ceux qui veulent préserver des identités anciennes, qu’à ceux qui veulent en créer de nouvelles, métissées ». Lui ne croit pas à la fin des « professionnels de la culture ». Mais il met en garde : « Il y aura toujours des spécialistes de la culture et des artistes virtuoses. Mais quel contact garderont-ils avec les sources d’inspiration du quotidien, s’ils s’isolent dans un monde global de produits numériques ? »

 

 

(*) Auteur de « Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation », Paris, Payot, 2005.

 

 

Isabelle Repiton – 05/11/2010, La Tribune


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