Publié par : Malika Benarab-Attou | 10 décembre 2010

Identité frontalière

Identité frontalière. C’est par ce terme que je définis habituellement ma propre identité. Elle est frontalière, ancrée, non pas dans un lieu de rupture, mais, au contraire, dans un espace d’accolement permanent. La frontière est l’endroit où les mondes se touchent, inlassablement. C’est le lieu de l’oscillation constante : d’un espace à l’autre, d’une sensibilité à l’autre, d’une vision du monde à l’autre. C’est là où les langues se mêlent, pas forcément de manière tonitruante, s’imprégnant naturellement les unes des autres, pour produire, sur la page blanche, la représentation d’un univers composite, hybride.

 

La frontière évoque la relation. Elle dit que les peuples se sont rencontrés, quelquefois dans la violence, la haine, le mépris, et qu’en dépit de cela, ils ont enfanté du sens.

 

Ma multi-appartenance est porteuse de sens. Elle rappelle à ceux qui croient en la fixité des choses, des identités notamment, que non seulement la plante ne se réduit pas à ses racines, mais que ces dernières peuvent être rempotées, s’épanouir dans un nouveau sol. Une plante peut également croiser ses racines avec celles d’une autre, et engendrer un nouvel être vivant.

 

Le monde auquel nous appartenons est d’abord celui que nous portons en nous. Née au Cameroun, pays dont les langues officielles sont le français et l’anglais, avec des dizaines de langues locales, j’ai grandi dans un environnement qu’on dira acculturé, puisqu’on n’y parlait que le français. Pourtant, l’Afrique, terre puissante, extrême, n’a eu aucun mal à pénétrer cette bulle, pour la marquer de son empreinte. Elle était dans la famille élargie qui avait souvent conservé des usages anciens, dans les comptines que chantait ma grand-mère, dans l’odeur de la terre, dans le mouvement des êtres et des choses, dans la qualité de la lumière, dans la fureur des orages tropicaux, dans le tumulte des rues, dans les fleurs qui ne poussent que là-bas, dans les jeux, dans le peigne qui crissait dans mes cheveux lorsqu’on me les tressait, dans les superstitions, dans l’alimentation, dans la langue que parlaient les adultes, lorsqu’ils ne voulaient pas être compris des enfants. Ce continent a nourri mon imaginaire, autant que des éléments venus d’ailleurs l’ont fait.

 

Si mes compatriotes m’ont toujours perçue comme étrange, étrangère, ils n’ont pas pu me faire douter de mon africanité. Très tôt, ce qu’ils m’ont fait comprendre, c’était que leur monde n’était qu’en partie le mien. Je suis, depuis toujours, une Afro-Occidentale parfaitement assumée, refusant de choisir entre ma part africaine et ma part occidentale. Généralement, lorsqu’on s’exprime ainsi, on est taxé de mal blanchi, de nègre complexé, honteux de ses origines. Il me semble, cependant, que ce que j’affirme pour moi-même est bel et bien la réalité actuelle de ma terre natale.

 

En effet, l’Afrique, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est une construction européenne. Ce sont les Européens qui l’ont baptisée, dessinée, créant des fractures au cœur d’ensembles homogènes, imposant leur langue par des politiques d’assimilation, comme le firent les colons français. Dans un pays comme le Cameroun, la diversité des langues locales a facilité l’implantation des langues coloniales, les populations ne se comprenant pas d’une région à l’autre, et aucune des langues du pays n’étant majoritaire. Ainsi, les Camerounais utilisent-ils beaucoup le français et l’anglais pour communiquer entre eux. Bien sûr, ils parlent ces langues à leur manière, y imprimant le rythme de leur accent, y diffusant des images propres à leur culture. Néanmoins, quand on sait combien une langue structure le mental de ses locuteurs, il est aisé de s’apercevoir que l’histoire a métissé les peuples africains.

 

Etre un Africain, de nos jours, c’est être un hybride culturel. C’est habiter la frontière. Le reconnaître, c’est être honnête envers soi-même, regarder en face ses propres réalités, et être capable de les infléchir. Il ne s’agit pas de chercher à valoriser l’une ou l’autre des composantes de cette identité, mais de se dire qu’on a le privilège rare de pouvoir choisir le meilleur de chaque culture. Qu’on y songe un peu. Les Européens n’ont pas cette possibilité. Pour eux, qui ont cru dominer éternellement le monde, la multi-appartenance est vécue comme une perte de repères.

 

C’est dans un tel contexte qu’apparaissent des aberrations comme le ministère français de l’identité nationale. L’Europe n’a pas encore pénétré dans le monde que symbolise Barack Obama. Un pays comme la France renâcle à s’ouvrir sur ses marges, et ne le fait que sous la contrainte, lorsque les banlieues brûlent ou que l’outre-mer se soulève. Il tente d’imposer au réel des notions dépassées, en exigeant, par la bouche des commentateurs de l’actualité, le dessaisissement de soi que réclamait l’assimilation.

 

 

 

Après avoir vécu à Douala, Léonora Miano vient en France en 1991 et se découvre « afropéenne ». Cette camerounaise âgée de 37 ans est l’auteure d’un roman triptyque sur le destin de l’Afrique, L’Intérieur de la nuit, Contours du jour qui vient, Les Aubes écarlates (Plon, 2005-2009). Elle vient de publier Blues pour Elise (Plon).

 

Léonora Miano, Le Monde 2, 4 décembre 2010


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