Publié par : Malika Benarab-Attou | 7 février 2011

Tunisie: Analyse de la Révolution du Jasmin

Analyse de la Révolution du Jasmin

 

 

Tunisie – Mardi 1er février 2011, Malika Benarab-Attou, en partenariat avec Marie-Christine Vergiat, a invité au Parlement européen de Bruxelles, M. Mohamed-Chérif Ferjani, Professeur de Science Politique à l’Université Lumière Lyon II, Chercheur CNRS au GREMMO, Maison de l’Orient et de la Méditerranée de Lyon, et ancien prisonnier politique en Tunisie, pour discuter et décrypter les raisons profondes de la révolution de Jasmin en Tunisie.

 

 

Mohammed Chérif Ferjani –  » La situation en Tunisie interpelle d’autant plus qu’elle est en train de faire bouger des régimes dans d’autres pays. Ainsi l’Egypte connaît des contestations des plus similaires… Si en Tunisie Ben Ali et les symboles de son régime sont tombés, en Egypte la situation semble évoluer dans le même sens pour Moubarak. »

 

 

Se protéger de l’islamisme: l’appui de l’Occident

 

« Notons que nos pays occidentaux ont soutenu ces régimes, convaincus qu’ils étaient des remparts contre les régimes fondamentalistes islamiques; la peur du terrorisme et de l’Islam fondamentaliste étaient décisifs pour la légitimité du régime. C’est pourquoi l’on a fermé les yeux sur les droits de l’homme et sur la corruption qui minent ces régimes. Or, le terreau du développement du terrorisme c’est justement l’absence de droits, la corruption, toutes les frustrations, les injustices et les discriminations qui résultent de ce régime corrompu. On le voit en Tunisie, comme en Egypte, les seuls mouvements qui peuvent apporter une alternative ce sont les mouvements qui se réclament de l’Islam politique. »

 

Comment Ben Ali est devenu le gardien de la société tunisienne

 

« Ben Ali a su vendre son image comme celle d’un père protecteur de la société tunisienne, un père qui protègerait de la montée de l’intégrisme qui devenait très fort dans les années 1980 mais qui a commencé à se développer dans les années 1970.

A l’époque le pouvoir avait besoin des intégristes pour combattre l’opposition de gauche, alors très influente dans le pays. C’était la plus importante des forces d’opposition.

Ce sont des faits historiques à rappeler au moment où nous, démocrates, nous étions en prison. Les islamistes publiaient dans la presse du parti au pouvoir de Bourguiba, deux revues; « la connaissance » et « la société ». Déjà à cette époque, ces deux revues ne s’affichaient pas directement contre le régime de Bourguiba. Leur cheval de bataille correspondait au Code du Statut personnel ayant aboli la polygamie, la répudiation, et qui a changé le statut de la femme dans le sens de son émancipation. Leur deuxième champ de bataille équivalait à la lutte idéologique contre la gauche. »

 

Le raidissement de Bourguiba

 

A l’époque, Bourguiba se rapprochait étroitement des islamistes. Avec la montée de son autoritarisme, il avait perdu une grande partie de ses troupes et de ses appuis, une grande partie de sa légitimité et de sa popularité acquises pendant les années du Mouvement de libération nationale. Le changement de la Constitution en 1974, le consacrant Président à vie, raidit davantage le régime.

Quand il était légitime Bourguiba avait fait des réformes dans le sens de la sécularisation du pays. Il avait tenu tête aux théologiens de la constituante pour imposer la liberté de conscience et la liberté d’expression, et pour imposer le Code du statut personnel pour la situation des femmes. Pendant le Ramadan, il était même allé jusqu’à boire publiquement du jus de fruit pour vaincre le sous-développement. Pourtant le même Bourguiba se consacre en 1974 Président à vie, et en 1975, dans la grande mosquée de Kairouan, il déclare; « Dans un régime présidentiel, le président c’est l’imam. Etre contre le président c’est être contre l’imam, être contre l’imam c’est être contre Dieu. »

 

 

Des projets de modernisation trahis

 

« C’est parce que ces régimes modernes, issus des mouvements de libération nationale au lendemain des indépendances, ont trahi leur projet moderne, de par leur autoritarisme, l’absence de démocratie et le non respect des droits humains, que les forces traditionnelles ont pris leur revanche à l’intérieur du système sur ces régimes. On peut dire la même chose de l’Algérie dans ces cas là. En réalité, les régimes modernes en Syrie, en Algérie, en Lybie, …, étaient peu respectueux des droits humains et les ajournaient pour poursuivre leur décollage économique. Ces régimes ont consommé leur capital de légitimité et de popularité par de l’autoritarisme. C’est une recette universelle: quand on a usé de son capital de popularité politique, de légitimé politique, on revient à la soupe de religion. »

 

 L’Ascension de Ben Ali

 

« Ben Ali, directeur de la Sécurité nationale, a été promu Ministre de l’Intérieur pour assurer la lutte contre les islamistes. La confrontation entre les islamistes et le pouvoir abouti à l’arrestation massive des islamistes au milieu des années 1980. En 1987 se tient un grand procès des islamistes, le plus grand procès, avec de lourdes peines prononcées contre les islamistes. Mais Ben Ali n’est pas satisfait du verdict et il demande la révision du procès. Il exige la pendaison de quatorze chefs islamistes. Il faut noter qu’à cette époque, Ben Ali, sous la pression des Etats-Unis a été promu Premier Ministre. Rapidement Ben Ali dépose Bourguiba et s’autoproclame Président; on parme d’un coup d’état médical et constitutionnel. Selon le corps médical, Bourguiba ne pouvait pas gouverner. »

 

Les débuts de Ben Ali

 

« En 1987, Ben Ali dans une allocution de reprend toutes les revendications de l’opposition, notamment l’opposition démocratique. Dans le même temps, il libère les islamistes, il les reçoit, il leur donne un journal et il leur permet de participer à la vie politique. Jusqu’en 1993, Ben Ali a laissé les islamistes agir, non seulement politiquement, mais il les a laissé atteindre à la liberté d’autrui. Il y a même eu des attentats terroristes contre l’un des centres du parti au pouvoir en pleine Médina de Tunis.

Puis la politique de Ben Ali bascule. Ben Ali procède à des politiques d’arrestation massives avec le soutient des militants de Gauche et des militants de droits de l’homme. Tous sont convaincus que c’était la meilleure méthode pour arrêter la montée de l’islamisme en Tunisie.

Une fois les islamistes contenus, Ben Ali se retourne contre toute l’opposition et contre l’ensemble des expressions indépendantes de la société. Ces expressions deviennent les cibles de sa répression. Ce qui a touché les islamistes se repend contre toutes les autres forces d’opposition. Le contexte international favorise cette stratégie. Les attentats du World Trade Center, les attentats de Londres, ceux en France et ceux en Espagne… Le contexte international favorise que l’on ferme les yeux sur les violations des droits de l’homme, que l’on ferme les yeux aussi sur la corruption qui se développe dans ces régimes de plus en plus totalitaires. »

 

 

Faiblesse de l’opposition tunisienne

 

« Les forces démocratiques, les défenseurs des droits de l’homme, sont à l’époque pris entre deux feux; soit ils sont contre le pouvoir et avec les islamistes, soit ils sont avec le pouvoir et contre les islamistes.

 

Pendant toute cette période le régime de Ben Ali a profité d’une conjoncture économique très favorable; grâce à la crise algérienne, grâce à l’embargo sur la Lybie, grâce aux évènements en Europe de l’Est, etc., la Tunisie connait des taux de croissance à deux chiffres pendant une longue période. C’est ce que l’on appelle le miracle économique tunisien. Les tunisiens se savent mieux lotis au cœur du bassin méditerranéen. Aussi sont-ils plus modérés par rapport à la politique qui n’est pas leur priorité.

 

Mais ces deux dernières années, la crise internationale a eu de fortes répercussions sur l’économie tunisienne; les problèmes cachés par la croissance économique ont tous remonté à la surface, notamment le développement du chômage chez les jeunes diplômés, vecteur de la crise à laquelle l’on assiste aujourd’hui. Le réflexe prédateur de la famille Ben Ali, qui consistait à piller le pays, même dans des secteurs qui n’étaient pas intéressants pour eux, n’est plus toléré. Ces derniers mois, caractérisés par la volonté de soumettre les plus pauvres à la taxe mafieuse de la famille de Ben Ali, ont été particulièrement sensibles. En chassant les petits vendeurs à la sauvette, comme Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, désespéré, qui s’est immolé devant le siège du gouvernorat, le mouvement de soulèvement est lancé. Il contribue à la chute de Ben Ali en moins de quatre semaines. »

 

Un mouvement spontané

 

« Ce mouvement est spontané; il n’est initié par aucun mouvement politique ou syndical. Il réclame « travail, liberté et dignité ». Mais, le pouvoir qui n’a rien vu venir, sûr de lui même, a répondu de la même manière que d’habitude; de la répression et de la démagogie. Alors le mouvement s’est politisé. Face à la répression de Ben Ali, les manifestants demandent la démocratie, et face à la corruption, ils dénoncent massivement la corruption. Pourtant Ben Ali pense encore changer la constitution afin de se représenter en 2014, si bien que l’un des mots d’ordre des manifestants devienne « l’alternance! Pas de nouveau mandat pour Ben Ali ! »

 

 

Pas de vision politique

 

« Aujourd’hui en Tunisie nous avons une politisation contre le régime de Ben Ali; Il manque encore un rassemblement autour d’une vision politique. Le mouvement demeure sans vision politique, aussi ne peut-il que s’essouffler dans l’opposition. Inconscient de ce vide politique, beaucoup de mouvement de gauche et de mouvements démocrates, au lieu de laisser le temps à la construction d’une alternative démocratique, au lieu de laisser le temps à la réflexion et à la construction d’un programme, provoquent une surenchère populiste et démagogique, réclament des élections et une constituante tout de suite ! Seuls les candidats actuellement  au pouvoir pourraient aujourd’hui réussir à se hisser au cœur d’un nouveau gouvernement. C’est une fuite en avant qui aujourd’hui ne peut pas profiter au peuple sinon à deux forces; le parti au pouvoir relooké qui change de nom et de tête ayant les mêmes bases, les mêmes appareils, les mêmes relais dans la société ou, seconde force, les islamistes. Dans les deux cas, l’inspiration démocratique de ce mouvement risque d’être enterrée & et étouffée.

Nous avons déjà ces signes. Les islamistes chassent les imams du parti de Ben Ali et les remplacent par les leur; de l’autre côté, les structures du pouvoir agissent de l’intérieur, telles que les forces de police. Cela montre que nos amis, défenseurs des droits de l’homme, sont traités comme avant, et sont malmenés par les forces de l’ordre. Il y a une résistance des structures du parti au pouvoir. » 

 

 

 

tunisia 11

« Révolution »

Crédit photo: http://www.flickr.com/photos/dhooom/5374524640/in/contacts/


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