Publié par : Malika Benarab-Attou | 4 mars 2011

Printemps arabe : pourquoi la France s’est aveuglée

La méfiance avec laquelle les élites françaises assistent au «printemps des peuples arabes» interroge. Dans un pays qui cultive sans vergogne sa qualité de «patrie des droits de l’homme», on attendait un enthousiasme confiant vis-à-vis des événements en cours. Mais la «grande sœur des peuples», qui avait soufflé sur le printemps européen de 1848, semble pétrifiée face au renversement de ses certitudes. La France se retrouve dans la position des empires centraux en 1848, hérissés par le tumulte révolutionnaire en provenance de Paris.

 

Entre-temps, la France a été déclassée. Son message s’est brouillé, puis dissous dans «l’aventure coloniale» et les Etats-Unis ont repris à leur compte le messianisme démocratique de la «grande nation».

 

La France a refusé en bloc le discours américain sur la «démocratisation du grand Moyen-Orient», dans le contexte que l’on sait ; mais ce refus de principe devait-il éluder l’inéluctable démocratisation des sociétés arabes ? A force d’avoir édifié des mythes, en partenariat avec des élites arabes autoritaires et corrompues, les Français ont fini par y souscrire. Arabes, Berbères, Kurdes et Perses ne sauraient être gouvernés que par la force. La dictature serait un mal nécessaire qui seul permettrait, à très long terme, la transformation de ces sociétés. A court terme, l’irrationalité, la religiosité et la violence endémiques de ces peuples imposaient un mode de gouvernement autoritaire ! La ‘assat, le bâton arabe, serait le meilleur moyen de contrôle de peuples éruptifs.

 

De sorte que les Français ont pactisé avec l’autoritarisme arabe. Depuis des décennies, il s’incarne dans la figure d’un homme d’âge mûr, gominé, portant des Ray Ban et une gourmette d’or, Marlboro rouge à la bouche. La Mercedes réglementaire et les maisons qu’il a accumulées dans ses fonctions consacrent sa réussite. Ce gardien de l’ordre des sociétés arabes est commissaire, officier en civil des forces de sécurité, bureaucrate ou cadre du parti. Il a commencé sa carrière dans les années 60 ou 70, quand la bureaucratie recrutait des agents munis d’un certificat d’études élémentaires. Sans idéologie, ennemi des intellectuels et des barbus, dont il ne comprend ni les motivations ni la culture, il assure sans état d’âme, depuis des décennies, l’ordre que les pouvoirs lui ont confié sans limites. Feu Driss Basri, l’ancien ministre de l’Intérieur de Hassan II, a constitué l’idéal type de ce personnage parvenu au faîte de l’Etat.

 

Pour l’ancien colonisateur, qui garde le souvenir des violences et la grande peur de la fin des colonies, ce fonctionnaire d’autorité, bilingue et «responsable», est le garant de l’ordre au sud de la Méditerranée. Cette figure paternaliste et autoritaire apparaît à l’écran dans le film Des Hommes et des Dieux, qui conseille aux moines de quitter Tibhirine. Vue d’Europe, l’idée d’une démocratisation de la région était indéfiniment remise à des jours meilleurs, et l’on acceptait sans sourciller que les Syriens vivent sous état de siège depuis 1967, les Egyptiens depuis 1981, les Algériens depuis 1992…

 

Le tourisme n’est pas pour rien dans cette acceptation. Au fil des décennies, il est devenu le principal vecteur de contact entre l’Europe et le nord de l’Afrique. L’Egypte de Moubarak et ses 80 millions d’habitants était le décor obligé par lequel transitent 10 millions de touristes en quête des ruines pharaoniques. Le Maroc, la Tunisie et leurs 45 millions d’habitants fournissent une main-d’œuvre abondante et sous-payée, afin que les touristes se détendent au soleil, à 1 000 ou 2 000 kilomètres de chez eux, pour 250 ou 300 euros par semaine. Au fond, ainsi que l’affirmait un responsable français sur RFI, le régime de Ben Ali assurait les conditions de sécurité optimales au tourisme ! Qu’importe que les multiples services de sécurité assurent cette sécurité à coups de ‘assat, de tabassages dans les commissariats et d’un arbitraire au quotidien. Qu’importe que ces forces méritantes couvrent une corruption omniprésente et les dérives inqualifiables du tourisme sexuel. Le film du Tunisien Nouri Bouzid, Bezness, montrait, dès 1988, que le commerce des corps fait partie intégrante de l’offensive touristique.

 

Quant aux élites françaises, elles ont depuis longtemps leurs habitudes au Maghreb et en Egypte. A la suite des présidents (François Mitterrand à Louxor, Jacques Chirac à Taroudant, Nicolas Sarkozy à Marrakech), les ministres, parmi tant d’autres, profitent de la douceur du climat et des mœurs maghrébines. Durant le long séjour de l’ambassadeur Michel De Bonnecorse à l’ambassade de France de Rabat, entre 1995 et 2001, 400 ministres français ont séjourné au Maroc pour motifs privés ! Cette «maghrébofolie» française a fait taire critiques et états d’âme. Or ce n’est pas le tourisme, contrairement à la vulgate, qui fait vivre cette région. Il ne dépasse jamais 10% du PIB, et se limite souvent à 5%, moins que les revenus des travailleurs émigrés ! Il maintient en outre l’illusion de rencontres interculturelles, et pousse une jeunesse compétente et bilingue vers des emplois de basse qualification. La «touristification» du Maghreb est un mythe.

 

Dans ce contexte, la «révolution arabe» perturbe le train-train confortable de notre mode de vie petit-bourgeois, peuplé de douces illusions et d’assurances annulation. Le train-train de la météo, des embouteillages et des vacances à la neige semble ridicule face à la remise en route de l’Histoire au sud de la Méditerranée. Or l’Histoire, qui est souvent brutale et ouvre sur l’inconnu, semble avoir délaissé nos sociétés. Mais le système géopolitique qui s’est édifié sur le silence et l’humiliation des peuples du nord de l’Afrique a cédé. La fameuse hogra (humiliation), déplorée à longueur d’articles et de conversations au Maghreb, est devenue le carburant de la révolte. Ce sentiment a provoqué des poussées éruptives, et depuis les années 80, une poussée migratoire constante, un repli identitaire vers l’islam politique, et une vague montante de suicides. Marc Ferro a attiré notre attention sur la puissance du ressentiment dans l’histoire de l’humanité.

 

Au bout de cette histoire, les révolutions arabes nous obligent à repenser l’Etat et la nature de nos relations avec l’arrière-cour arabo-berbère de l’Europe. Une opportunité inespérée pour relancer sur de nouvelles bases une Union pour la Méditerranée ?

 

Dernier ouvrage paru : «Idées reçues sur le Maghreb», le Cavalier bleu, 2011.


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