Publié par : Malika Benarab-Attou | 26 juin 2011

De la situation en Algérie : regard d’une députée européenne

Le Conseil d’association entre l’Algérie et l’UE a tenu sa 6e session les 19 et 20 juin 2011 au Luxembourg.

La réunion a mis en place le sous-comité « Dialogue politique, sécurité et droits de l’homme ». C’est un cadre structurel de concertation qui vient compléter l’architecture institutionnelle du suivi de la mise en œuvre de l’Accord d’association. La rencontre a été l’occasion d’aborder la nouvelle politique européenne de voisinage. Les autorités algériennes ont profité de cette opportunité pour informer les responsables européens du programme de réformes politique, économique et sociale, engagé par le Président de la République Bouteflika.

Même si l’Algérie n’a pas connu une révolution comme ses voisins, depuis le début de l’année une forte contestation sociale et une montée des revendications se font entendre. Après une brutale montée des prix des denrées de base, la jeunesse algérienne est descendue dans la rue. Elle critique un régime gérontocratique dépassé qui ne représenterait en rien le visage du pays. Le rôle de l’armée est également décrié. Face à ces manifestations, le Président Bouteflika se veut rassurant et promet de nombreuses réformes politiques et sociales. En attendant, le peuple s’impatiente.

Voici un regard sur la situation politique en Algérie.

 

Rencontre de Malika Benarab-Attou, députée européenne, et de la journaliste Lila Lefèvre (Al Hiwar)

 

 

 

 

Lila Lefèvre : L’initiative du Président Bouteflika, qui vise à donner une impulsion, un changement politique, qu’en pensez vous ?

Malika Benarab-Attou : Nous avons eu une réunion dans le cadre de la délégation Maghreb avec l’ambassadeur auprès de l’UE et les militants de la Ligue des Droits de l’Homme Algérienne. Mais l’on voit que c’est juste un brouillard et que la réforme n’est pas vraiment à l’œuvre en Algérie. Le président de cette commission est un membre du FLN, le parti le plus vieux et le plus important d’Algérie. Nous avons aussi le général Touati, qui était aux mannettes pendant la décennie noire. La réforme ne comprend donc aucun membre des partis de l’opposition, ni du RCD, ni du FFS, ni de tous les partis qui sont membres de l’opposition ou des ONG telle que la Ligue des Droits de l’Homme.
Si l’on veut faire une réforme, c’est à dire changer les choses, il faut mettre de nouvelles personnes et notamment des jeunes. La jeunesse n’est pas là, elle n’est pas présente mais elle est dans la rue. En ce moment, dans toute l’Algérie, médecins, syndicalistes ou encore salariés sont dans la rue. Les manifestations il y en a partout mais elles sont bâillonnées… alors qu’officiellement l’état d’urgence devrait être levé. Mais il y a ce que l’on dit, ce que dit le pouvoir actuellement et la façon dont il agit. Il n’y a pas de cohérence. Nous ne sommes pas du tout convaincus.

Êtes-vous de l’avis des jeunes algériens qui parlent d’une provocation de plus ? Vous évoquiez Madame l’âge du Président de cette Commission ?

Oui, il a soixante dix ans et le Président Bouteflika a lui même 74 ans. Il y a une gérontocratie en place alors que la société algérienne est une société de jeunes qui aspire à vivre décemment et à mettre en œuvre des initiatives. Mais l’on ne peut pas ouvrir des initiatives s’il n’y a pas de démocratie. La démocratie en Algérie c’est ce qui permettra un réel développement et une vie décente.

Cela veut-il dire que l’on ne fait pas confiance en la jeunesse ? Ou a-t-on des intérêts à défendre, oh combien important ! dans ce pays très riche ?

Je crois que le problème c’est que la rente pétrolière et gazière en Algérie a été seulement utilisée pour maintenir un pouvoir, pour toute une oligarchie qui est en place depuis l’indépendance en place.
Comme le dit Ferhat Abbas, en Algérie l’indépendance a été confisquée. Aujourd’hui, alors que ce vent de démocratie arrivé avec les tunisiens, que je salue, c’est un moment très important. Les algériens sont très tristes: ils doivent toujours subir un pouvoir et une oligarchie qui maintiennent un pouvoir autocrate. Il y a encore des jeunes qui meurent sur des bateaux. Ce n’est pas possible de continuer de la sorte.

Tout le monde le sait, vous êtes de celle qui ne mâche pas ses mots, pensez-vous que la dictature peut enfanter la démocratie ?

Je crois que le rôle des militaires c’est d’être dans les casernes. Ce ne doit pas être des militaires qui gouvernent. Ce n’est pas leur rôle. Ce sont des élus légitimes, élus démocratiquement, qui doivent gouverner et représenter la société dans sa pluralité.

Certains disent que le régime, encore une fois, est en train de monologuer et de se parler à lui même. Vous, en tant que député européenne et experte, en tant que franco-algérienne aussi, qu’en pensez-vous?

C’est terrible. Je suis assez inquiète. Cette jeunesse qui aspire à vivre décemment, cette jeunesse qui est une richesse réelle, est complètement bâillonnée. Si la démocratie n’est pas mise en œuvre de manière réelle, alors le risque d’une explosion est imminent. Les algériens sont traumatisés. Dès les années -88, avant les tunisiens, ils ont commencé à vouloir une démocratie. Mais il faut se rappeler que les chars sont sortis et ont tiré sur des jeunes qui manifestaient pacifiquement. J’ai encore en tête cette image… C’est un moment important. Les militaires, j’espère, rentreront dans leur caserne, et les élus…

Vous parlez d’élus justement. Mais les gens qui entourent Bouteflika aujourd’hui dans le Parlement ne sont pas des élus. Ils ont été désignés. Cela veut-il dire que, si l’on souhaite un réel changement, il faut commencer par dissoudre le Parlement algérien ? Par remettre en cause le 3ème mandat du Président Bouteflika ? Car il faut rappeler qu’il a révisé la Constitution pour un troisième mandat…

Oui je crois que c’est un moment terrible. Cette réforme n’est pas légitime. Elle ne convainc personne.
Il faut que le Président parte. Il faut que le Parlement soit dissout. Il faut qu’il y ait des élections réellement démocratiques et ouvertes. Je pense que l’Algérie ne convainc personne aujourd’hui. Le pouvoir doit mieux représenter les citoyens. Il faut qu’il y ait des élections démocratiques.

Le président Bouteflika pourrait dire « J’ai faut une erreur, je m’en vais, je n’avais pas droit à un troisième mandat »… mais par la voix de son Premier Ministre, il a bien annoncé qu’il compte rester jusqu’à la fin de son mandat, en tout cas si Dieu lui prête vie…

C’est de la folie. La société est majoritairement jeune et pourtant elle est dirigée par une gérontocratie. Le Président Bouteflika a 74 ans, toutes les personnes qui sont autour de lui sont des personnes âgées. Le gouvernement actuel est en complet décalage avec sa société. C’est terrible car la jeunesse est non seulement l’avenir d’un pays mais c’est aussi sa richesse. Ici cette richesse n’est pas prise en compte.
Il faut la démocratie, une ouverture à l’opposition qui représente la société, aux médias. Les médias sont très importants. La télévision nationale n’est pas ouverte mais soumise au gouvernement actuel. Or l’ouverture aux médias permettrait aux citoyens algériens de prendre connaissance de la situation réelle et de mieux comprendre ce qu’ils veulent, de prendre la parole. Car aujourd’hui la parole est bâillonnée. Les seuls qui se font entendre appartiennent au gouvernement. Toute l’oligarchie et la gérontocratie ont le droit a la parole publique sur les grands médias et seulement eux.

Pour dire encore un mot du chef de l’Etat, le Premier Ministre, il a annoncé dans une conférence de presse au nom du chef de l’Etat, que ce dernier souhaite être le garant de la Constitution. Dites moi Madame, est-ce qu’un chef d’Etat qui a changé la Constitution peut être un garant de la Constitution?

Bien sûr que non. Quand vous voyez l’ampleur des manifestations dans toute l’Algérie, tous les jours, dans toutes les parties de la société, on comprend que ce Président n’est plus légitime. Avec les décennies sanglantes passées, les Algériens ont peur. Ils font attention. Il y a un traumatisme. Ils aspirent à la démocratie. La question des démocrates c’est comment ouvrir ce pays à une réelle démocratie et sans que le sang ne coule ? On a peur que le sang coule.

Mme Benarab vous partagez l’avis de cette vraie opposition ? Pour instaurer une seconde République ? Pour réécrire une Constitution ?

Bien sur. Mais il y a un autre point. Il faut rappeler l’existence de la Charte dite « Pour la Paix et la réconciliation nationale ». Cette charte a permis de passer sous silence toutes les responsabilités qui concernent les nombreux meurtres dans la décennie 1990. Il faudrait des actes symboliques très importants pour établir une justice; sans justice, pas de paix. Cette Charte doit être annulée. On ne doit pas fermer les yeux sur les responsables de meurtre. Il faut ouvrir une enquête indépendante pour savoir qui a tué qui. Il faut amener les coupables devant une justice indépendante et donc réformer la justice aussi.
La réforme de la Constitution aidera à la naissance d’une nouvelle démocratie, avec des représentants élus et des médias indépendants. S’il n’y a pas la reconnaissance de partis démocratiques, l’on ne pourra pas parler de démocratie. Pour l’instant je suis sceptique. On ne voit aucun signe de l’avancée vers une démocratie.

La seule revendication du peuple algérien est très claire : c’est le départ pacifique du Président Bouteflika et de son régime. Vous pensez que c’est impossible sans effusion de sang?

Le vrai problème c’est qu’il y a des enjeux financiers si importants. (…) Le pactole du gaz et du pétrole ne sera pas lâché de sitôt. Le pactole algérien est plus important que celui de Tunisie et de l’Egypte. J’invite les militaires à rentrer dans leurs casernes. J’aimerais qu’ils prennent conscience de leur rôle républicain. Quand l’armée prend la position de soutenir le régime et de suivre le peuple, alors quelque chose est possible. (…)
Il faut lever l’état d’urgence qui est un prétexte pour contrôler la jeunesse. Si le pouvoir algérien a vu qu’il y a un vrai problème, il a fait seulement quelques maigres efforts. La levée de l’état d’urgence a été décrêtée certes, mais ce n’est pas le cas. Il va faire une réforme politique mais en fait il n’y rien de nouveau. Dans les faits, la situation politique stagne.

Les algériens ont peur. Vous ne pensez pas qu’on leur fait peur ? Vous ne pensez pas qu’on est en train de leur dire : vous avez le choix entre le régime en place et le régime en place ?

Je pense qu’il y a quand même un vrai traumatisme. Toutes les familles algériennes ont eu un mort dans la dernière décennie. Il y a encore des meurtres d’ailleurs. Les intégristes, les terroristes sont toujours là, et le pouvoir en place a une responsabilité. Bouteflika a aussi une responsabilité aujourd’hui de ne pas moderniser le régime. Tous les peuples de la rive Sud qui s’ouvrent vers une démocratie c’est exceptionnel et l’Algérie ne peut pas rester en dehors de ce changement. L’Algérie doit renouer avec son histoire et être un fer de lance en Afrique Nord. L’Algérie a toujours été un précurseur, a souffert d’une guerre très dure, a été un pays tiers-mondiste avec un rôle international évident. Il faut renouer avec cette dynamique.

Et l’Union Européenne ?

Pour l’instant, les institutions européennes ne parlent pas de l’Algérie. C’est donc au Parlement européen de s’impliquer et de dire à l’Algérie que la volonté des peuples doit être entendue. Il faut réagir avant qu’il ne soit trop tard, pour éviter que le peuple ne gronde. L’UE doit prévenir et doit alerter des manquements du régime de Bouteflika.


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